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27/04
2016

Pendant la randonnée…

Le groupe randonnée c’est d’abord sortir, ouvrir la porte, franchir le seuil de l’hôpital de jour et changer de quotidien. Monter dans le bus, démarrer, laisser les autres derrière : collègues, patients, le quartier, la ville. Puis le paysage défile… Joignons-nous au groupe…En route, on risque quelques commentaires sur la météo, sur ce qu’elle est, sur ce qu’on croyait qu’elle serait, sur ce qu’elle pourrait bien nous réserver. Déjà on se sent entre nous : on va se mouiller, résister au vent, glisser dans la gadoue, ou au contraire transpirer et peiner sous le soleil.

On commence à marcher, c’est le bonheur : les jambes répondent, l’oxygène nous enivre, la beauté du paysage nous pénètre. Une deux, une deux, quand il fait beau et si on est en forme, le corps se balance régulièrement d’un pied sur l’autre, droite gauche, droite gauche. La respiration est aussi à deux temps : inspire… expire… Deux temps égaux, deux temps qui prennent leur temps. Une deux, une deux ça tisse du continu, une deux, le rythme cadencé des pas grignote l’angoisse et consolide le corps, ça fait cœur qui bat, présence rassurante, bercement auto-engendré…

Tiens, voilà Frédéric. Il parle, il parle sans fin… Les autres marcheurs l’ont surnommé « la radio ». Avec ça il crée le vide autour de lui. Nous nous relayons à ses côtés, histoire qu’il ne soit pas tout seul. Il nous épuise. Il a peur de trébucher et regarde sans cesse ses pieds, il décolle à peine ses yeux du sol pour contempler le panorama… Pourtant Frédéric, c’est un costaud, un charpenté solide, du massif, mais il se sent toujours au bord de l’explosion ou de la dislocation… Il parle, il parle de guerre et de bombes atomiques. A la fin de la journée, avec la fatigue, il avance pesamment, silencieux, plus calme … Plus triste aussi parfois.

Quand ça grimpe et qu’il fait chaud, lorsqu’on a faim , ou soif , ou tout à la fois, quand on se demande ce qu’on fait là, c’est un, deux, trois, quatre… Quand on a envie d’envoyer paître le voisin parce qu’il marche trop vite et qu’il pourrait nous attendre ; ou au contraire quand il traîne, alors que l’on avancerait bien plus rapidement sans lui et on serait déjà à l’ombre sous l’arbre, ou à l’abri dans la vieille cabane, on pourrait déjà manger, boire, être au frais et au repos, enfin ailleurs, si « l’autre emmerdeur » n’était pas là. Comme maugrée Colette : « Tout ça c’est parce que Monsieur Jacques aime quand ça grimpe ! »

Arrive la forêt et l’entrée dans le royaume des morts, et les marcheurs, redevenus enfants, sous la protection du guide, partent en initiation. Il faut bien quitter l’hôpital ou la mère, laisser derrière la famille… Alors quand la bande pénètre dans la pénombre du bois il en est toujours un pour crier « au loup », une pour dire « et si on se perdait, si on n’arrivait jamais à se retrouver, si on allait mourir de faim, de soif et si le cœur allait péter à force de taper… » Aux panneaux de bois qui balisent les intersections les noms font frémir : «  Le Grand Passe-Loup », « la Folie », « la Vieille Morte » et plus loin « le Bout du Monde » ! On joue avec, si on peut… On se raconte des histoires. Henriette parle de la « tire-vieille », planquée au fond des puits elle attire en ses tréfonds les enfants qui se penchent au-dessus de la margelle. On dit ça pour les éloigner mais… tu parles !

Mais Pascale débordée d’angoisse me saoule avec le récit des pubs qu’elle a vu à la télé et elle n’arrête pas de raconter ce qu’elle appelle ses « trucs paranos ». Elle « solibloque » et me fout dans sa nasse avec une ribambelle de mots sans queue ni tête ; plus de place pour respirer, me voilà en bouillie, même pas gruau, ça y est tout mixé, sidéré, je n’ai plus de lieu ni d’identité…

Et puis il y a Christophe… qui il a le chic pour disparaître sans crier gare… Lors d’un arrêt, d’une pause, il peut s’évanouir sans laisser trace. Ça se produit, non ça s’efface, sans mots, sans histoires. Pas d’images à la rescousse, pas de vieille sorcière, pas d’ogre, encore moins de loup ! Rien. Sans yeux pour voir – sans bouche pour dire quoi – tout médusé je suis planté là. Putain d’angoisse ! Mais où est-il passé ? Et c’est comme ça presque chaque fois : « recherche bout du groupe perdu corps et biens dans le triangle des Bermudes … recherche bout du groupe vaporisé bel et bien … ». Et soudain revoilà Christophe, juste en marge du regard, devenu fantôme ou ombre d’un autre randonneur. Il se râcle la gorge d’un trop plein d’angoisse qui ne cède pas.

Eliane, elle, cherche l’épreuve, la « compète » ! « On a fait combien de kils aujourd’hui ? Et quel dénivelé ? Quelle moyenne ? » Je réalise aussi que le corps on peut le pousser, le malmener, l’ignorer. Eliane ne lui donne pas assez à boire, oublie de lui apporter à manger… Et s’il prend toute la place dans ce qu’il fait éprouver, du coup ça fait au moins quelque chose pour s’agripper, exister… Eliane est une anorexique un peu rescapée de l’addiction alcoolique, une tige raide peu féminine et sèche, ultra bronzée au moindre rayon de soleil. Je la vois comme un tube digestif érectile sur pattes, ou je l’imagine grande sauterelle ou mante religieuse à la Dali. Les « kils » qu’elle additionne, c’est pour faire alliance avec moi, un peu comme entre compétiteurs. La connivence s’est subtilement glissée dans cette petite abréviation . Elle et moi, elle nous emballe dans le même sous-entendu : l ‘univers des randonneurs aguerris, les bouffeurs de sentiers, les rois de l’élision. Avec Eliane, faut pas traîner ! D’ailleurs elle pense toujours à l’après et ne goûte pas l’instant. La première fois qu’elle est venue avec nous elle a déclaré : « J’espère que je serai à la hauteur. » Elle cherche à prendre de l’altitude, bien entendu, mais depuis quelle faille ? Et puis « kils » ça ne peut pas faire mourir ou tuer ça ? Ou alors ça fait des « kils » avec les « os » en moins (kilos) ! En tout cas elle adore lire des histoires de macchabées bien secs ou bien pourrissants, c’est selon…

Alain, on est allé randonner dans son pays, enfin vers chez lui… Il l’avait demandé. Quand il en est trop loin ça ne va jamais bien : « C’est pas pareil. C’est pas  les mêmes collines », ou alors parfois il imagine le relief, comme un poète qui ferait des rêves étranges et pénétrants,  et alors il s’esclaffe : « Ah oui là je reconnais ! ». Aucune chance mais… Pourtant ce jour là c’est bien dans « son pays » la rando. Il pointe du doigt : « là-bas c’est B ». On regarde sur la carte comment le village est symbolisé, les petits carrés noirs des maisons, la croix du clocher… Plus loin il dit tout fier : « C’est la maison du maire, j’ai fait les vendanges chez lui … ». La marche se poursuit et ce déplacement en engendre et précède d’autres : « ça a changé, c’est plus pareil, ça s’est construit. Ces maisons, elles n’y étaient pas. On pourra revenir une dernière fois pour dire au-revoir ? » Il doit bientôt quitter l’hôpital et partir dans un Foyer, pas loin, mais c’est toujours partir…

Pascale s’est arrêtée avec moi au carrefour. Le reste du groupe s’éloigne. Elle dit : « Je me rends compte que je regarde pas, je parle tout le temps. » On examine le carrefour, la carte, la route. Vous autres êtes maintenant partis, lâcheurs, petit tas confondu, un peu loin devant … On n’est même plus dans le murmure de vos voix. Nous on s’en fout on se repère et on se recompose en cherchant où nous sommes. Tu es là Pascale et moi aussi je suis là, juste à côté de toi, nous deux penchés sur la carte, exactement là ! Tu vois ?

Putain, du coup, c’est drôlement bien !

Jacques de Turenne, infirmier en psychiatrie et titulaire d’un DESS de psychologie clinique (voir ses autres écrits dans la rubrique « Histoires vécues pour inviter au soin en psychiatrie »)