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24/07
2020

Le soin des héros

Comment qualifier l’action des soignants durant l’épidémie de coronavirus, bravant les risques pour eux-mêmes pour être auprès des malades ? Acte solidaire, moral ou héroïque ? Guillaume Von Der Weid, professeur de philosophie, propose des repères éthiques…

À vingt heures, jour après jour pendant le confinement lié à l’épidémie de Covid-19, un phénomène étrange se déroulait un peu partout dans le monde : les gens applaudissaient à leur fenêtre. Ils n’applaudissaient ni des gens particuliers (les rues étaient vides), ni Dieu (qui commande plutôt le recueillement). Ils saluaient une valeur, quelque chose d’admirable entre l’intérêt et la sainteté, une « vertu » – même si le mot est suranné –, c’est-à-dire un comportement conforme à un principe, et non à un désir ni à une foi. Comment comprendre ces applaudissements à la cantonade ?

Valeurs morales
Car si l’on rend hommage au fait de soigner ou de sauver des vies, pourquoi ne pas applaudir les soignants tous les jours de l’année ? Allons plus loin : pourquoi ne pas féliciter tout le monde tout le temps, puisque chacun participe, à son niveau, au bien-être collectif : le boulanger qui fabrique notre pain, le policier qui assure notre sécurité, le banquier notre crédit… Aussi ne faudrait-il pas se demander qui acclamer, mais qui ne le mérite pas : ceux qui n’agissent pas, ou contre l’intérêt des autres : les misanthropes, les rentiers, les fraudeurs, les criminels.
Ce serait confondre la solidarité et la morale. La solidarité en effet, c’est servir ses propres intérêts en faisant bloc (« solide ») avec la société, c’est augmenter le débit de notre action par la canalisation sociale. La division du travail en est l’exemple emblématique, par laquelle la spécialisation de tous, en servant la productivité globale, augmente le profit de chacun. C’est agir pour soi par le détour du collectif. Or, les applaudissements saluent un sacrifice et non un calcul, une morale coûteuse, non un intérêt bien compris. La morale est admirable précisément parce qu’elle consiste à favoriser autrui, non parce que c’est notre intérêt, même indirect, mais parce que l’autre en a besoin, et souvent à notre détriment. On applaudit le franchissement de cette distance qui sépare l’intérêt personnel et celui d’autrui, qu’on appelle la valeur parce qu’elle n’a pas de prix.
Or il semble qu’au plus fort de la pandémie, les soignants aient risqué leur vie à soigner, et n’aient donc pas seulement été solidaires, mais moraux, c’est-à-dire disposés à aider les autres au détriment de leurs propres intérêts vitaux (contamination) et salariaux (heures supplémentaires).
Alors bien sûr, on peut toujours dénoncer ce franchissement apparent comme l’habile camouflage de l’intérêt égoïste. Les soignants soigneraient contre leur intérêt immédiat par intérêt supérieur : pour être flattés, ou en prévision d’eux-mêmes quand ils seront malades, ou bien encore pour avoir une bonne opinion d’eux-mêmes. Seulement, si la vertu n’était véritablement qu’un « vice déguisé », comme le suggère La Rochefoucauld (1), elle devrait disparaître aussitôt qu’on cesse de la regarder, à la manière d’une Eurydice inversée (2) : si son seul avantage de la vertu est d’être constatée, je n’ai plus aucun motif d’être vertueux quand personne ne me voit. Or ce n’est pas ce qu’on observe. Plus encore, cette accusation est un procès d’intention irréfutable. Il ne reste plus à chacun que de faire un choix dans son fors intérieur, entre les deux routes du cynisme et de la transcendance : l’une traite de crétins tous ceux qui ne trichent pas – je connais par exemple des gens qui volent jusqu’aux systèmes d’arrosage public « parce qu’il serait stupide de ne pas le faire si c’est possible » –, et l’autre reconnaît au contraire une force supérieure au plaisir, une valeur plus haute que l’intérêt, et qui est autrui, ou du moins ma relation à autrui. C’est ce qu’on nomme communément la morale.

Gratitude pour les héros
Seulement la morale n’est pas encore l’héroïsme. La morale, c’est sacrifier son intérêt, l’héroïsme se sacrifier soi-même. Il y a d’ailleurs sans doute entre les deux une différence symétrique à celle qui séparait l’intérêt de la morale. Passer de l’intérêt à la morale supposait de sortir de soi, d’adopter le point de vue de l’autre, de cesser de considérer la séparation individuelle comme le critère ultime de l’action. L’héroïsme consiste non pas seulement à sortir de soi, mais à y renoncer, non pas seulement à agir pour l’autre, mais à se compter pour rien. Aussi a-t-on eu raison de qualifier les soignants de héros car ils ont agi pour les autres au risque de leur propre vie, ayant six fois plus de chance qu’eux de contracter le virus (3).
Si l’on veut être tout à fait précis, on dira qu’il s’agit de la première marche de l’héroïsme, étant donné que leur probabilité de mourir, pour réelle qu’elle soit, n’était que de 1 ou 2 % selon les statistiques. Aussi pourrait-on parler de courage. Il n’en demeure pas moins que les soignants ont été le groupe social le plus méritant durant cette période, parce que le plus utile et le moins préoccupé de ses propres intérêts. Les applaudissements les saluent, dans cette langue étrange et sans mot de la gratitude admirative.

1– Maximes et réflexions diverses, F. de La Rochefoucauld, Flammarion, 1999.
2– Mythologie grecque. Eurydice, épouse d’Orphée, succombé à une morsure de serpent. Son époux entreprend d’aller la rechercher jusque dans le monde souterrain des morts et obtient la permission de la ramener dans le monde des vivants, à condition qu’il la précède et ne se retourne pas avant d’être parvenu à la lumière du soleil. Mais Orphée jette un coup d’œil en arrière, faisant disparaître Eurydice à jamais.
3– Coronavirus : le difficile décompte des morts des soi-gnants en France, Le Monde, 17/05/2020.

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