L’IA peut assister la relation de soin, pas s’y substituer !

La question n’est plus de savoir si l’IA sera utilisée en santé mentale : elle l’est déjà. L’Institut Sapiens publie des recommandations qui rappellent la nécessité d’évaluer les outils, de protéger les données psychiques, de former les professionnels et surtout de conserver une règle simple : l’IA peut assister la relation de soin, pas s’y substituer. Synthèse.
Le développement rapide des outils d’intelligence artificielle appliqués à la santé mentale intervient dans un contexte où les systèmes de soins peinent à répondre à l’augmentation des besoins psychiques, à la pénurie de professionnels disponibles, à l’allongement des délais de prise en charge et à la difficulté, pour une partie de la population, d’identifier un interlocuteur adapté. Cette situation explique que les solutions numériques soient souvent présentées comme une réponse pragmatique à une tension structurelle, dès lors qu’elles promettent une disponibilité permanente, un coût marginal faible, une personnalisation apparente et une absence de jugement perçu.
Cette promesse doit cependant être analysée avec précision, car elle recouvre des réalités profondément hétérogènes, qui vont des applications de psychoéducation aux programmes numériques de thérapie cognitivo-comportementale, des outils de gestion de la douleur aux dispositifs de suivi des habitudes, des modules d’aide au sommeil aux chatbots généralistes utilisés spontanément comme confidents, conseillers conjugaux ou substituts de psychothérapeutes. Cette diversité interdit toute appréciation globale, qu’elle soit technophile ou défensive, et impose de distinguer les outils qui exportent des exercices simples, bornés et supervisables, de ceux qui prétendent interpréter une souffrance, orienter une décision intime ou conduire un échange psychothérapeutique génératif.
L’enjeu n’est donc pas de savoir si l’IA peut produire un discours psychologiquement vraisemblable, ni même si certains outils numériques peuvent utilement renforcer l’accès à des interventions validées, mais de déterminer dans quelles conditions un système artificiel, dont la réponse dépend à la fois des formulations de l’utilisateur, des données qui l’ont entraîné, des normes sociales qu’il agrège et des règles de sécurité qui l’encadrent, peut intervenir dans des situations où la vulnérabilité tient précisément à la qualité de la relation, à la difficulté de se raconter autrement, à l’incapacité de se décentrer, ou à la recherche anxieuse d’une validation.
La thèse de cette note est que l’IA peut devenir un instrument utile de soutien, d’éducation, d’orientation et d’exercice entre les séances, à condition que son intégration repose sur une doctrine claire de non-substitution relationnelle. Elle ne doit ni être bannie au nom d’une défense abstraite des professions, ni être consacrée comme solution de remplacement à la pénurie médicale et psychologique, car une telle substitution risquerait d’organiser une prise en charge dégradée des publics, y compris les plus fragiles, sous couvert d’innovation et d’accessibilité. Elle doit au contraire être encadrée comme un appui à des parcours humains, dans lesquels les professionnels conservent la maîtrise de l’indication, de la responsabilité clinique, de l’interprétation et de la décision.
Cette doctrine suppose de distinguer quatre catégories d’usage : les outils éducatifs et préventifs, les exercices thérapeutiques exportables, les dispositifs numériques cliniquement évalués et les agents conversationnels génératifs, dont le risque augmente dès lors qu’ils s’éloignent de l’information ou de l’exercice pour entrer dans le conseil relationnel, l’interprétation identitaire, l’aide à la décision intime ou la prise en charge de situations de crise. Elle suppose également de former les professionnels pour leur permettre d’en prescrire certains usages, d’en déconseiller d’autres, d’interpréter ce que les patients en font et de réintégrer ces usages dans une relation de soin maîtrisée.
Elle suppose, en outre, de clarifier qui introduit ces outils dans la vie des patients. La question n’est pas seulement de savoir quel dispositif est fiable, mais qui le recommande, qui forme le patient à son usage, qui installe l’habitude d’utilisation, qui en surveille les effets, qui en organise la reprise en consultation et qui peut décider d’en limiter ou d’en interrompre l’usage. Un outil introduit par un professionnel dans un cadre thérapeutique n’a pas le même sens qu’un outil promu par son fabriquant, proposé par une institution en manque de temps humain, installé par un aidant débordé ou découvert seul par l’utilisateur.
Sans méconnaître l’importance des cadres juridiques et réglementaires existants ou à venir, cette note ne se situe pas d’abord sur ce terrain. Elle vise plutôt à formuler une doctrine d’usage : distinguer ce qui peut être utilement soutenu par des outils numériques, ce qui doit rester sous responsabilité humaine, et ce qui ne saurait être confié à des agents artificiels sans risque de substitution, de confusion ou d’appauvrissement de la relation de soin. En cela, notre recommandation est que l’accréditation de ce type d’outil en tant que dispositif médical soit assortie d’une obligation d’accompagnement de l’usage par un professionnel.
Enfin, une politique publique responsable ne devrait pas seulement protéger contre les risques individuels des chatbots, mais chercher à développer une littératie collective et globale de la santé mentale numérique, mais aussi et surtout auprès des adolescents, des personnes isolées, des personnes âgées et des publics vulnérables. Cette littératie doit être universelle dans son principe, car aucun public n’est entièrement protégé contre la confusion entre reformulation empathique et relation de soin. Elle doit toutefois être renforcée lorsque l’âge, l’isolement, la précarité, la dépendance institutionnelle ou l’éloignement du soin augmentent le risque de substitution relationnelle. L’objectif ne doit pas être d’encourager des conversations indéfinies avec des agents artificiels, mais de faire de ces outils, lorsqu’ils sont utilisés, des médiateurs vers la socialisation, la communication, l’autonomie et l’accès à des ressources humaines.
• « Psychothérapie assistée par l’IA Organiser les usages, préserver la relation de soin, renforcer les capacités sociales – 12 recommandations » Par Marie-Victoire Chopin, Experte de l’Observatoire Santé Innovation de l’Institut Sapiens, 25 septembre 2026.