Programme

« Gère tes émotions ! » : quelle implication pour quels soins ?

 

A l’hôpital, et singulièrement en psychiatrie, les soignants doivent « gérer leurs émotions » et s’engager « ni trop, ni trop peu » dans la relation thérapeutique. Cette injonction suggère qu’il serait périlleux et non professionnel de s’impliquer. Pourtant les capacités émotionnelles du soignant sont essentielles dans la relation thérapeutique.

En psychiatrie il faut souvent résister et tenir bon face à l’intensité des troubles émotionnels de certains patients, et s’il existe des émotions agréables à partager d’autres percutent les soignants. Souffrance, peur, colère, culpabilité, tristesse peuvent générer des contre-attitudes parfois délétères et impacter les décisions. Comment différencier émotions, affects et sentiments ? Quelle est leur fonction ? Comment reconnaître ces éprouvés et faire en sorte qu’ils ne nuisent pas à la relation, au soin, au patient et au soignant lui-même ?

Les émotions se déclinent en une infinité de nuances qu’il faut accepter d’abord de découvrir en soi. Quelle alliance nouer avec un soignant qui verrouille ses affects ou à l’inverse absorbe les émotions des patients comme une éponge ? Que peut-il faire de ses ressentis et que lui apprennent-ils ? Comment partager ce travail émotionnel ?

En psychiatrie, différentes approches permettent de penser l’implication du soignant, parmi elles le développement de son intelligence émotionnelle. Comment améliorer cette capacité à identifier ses propres émotions, à les exprimer de manière adaptée et à les utiliser au mieux ? Comment moduler ses émotions en fonction de chaque situation ? Quels dispositifs peuvent favoriser l’élaboration collective des émotions ?

 

 

 

Journée 1
20 novembre 2020

Comment les émotions façonnent la relation soignant-soigné

TABLE RONDE

Au cœur du soin, les émotions constituent l’objet même du travail relationnel. Elles naissent de la rencontre avec l’autre en souffrance psychique, témoignent de la qualité du lien, offrent aux soignants « une résonnance qui leur permet de raisonner » (1). Elles associent plusieurs dimensions : psychiques, biologiques, culturelles et sociales, qui colorent le vécu émotionnel individuel et collectif.

Qu’est-ce qu’une émotion ? Comment nous permet–elle de nous adapter à l’environnement ? Comment la différencier d’un sentiment, d’un affect et d’une humeur ?

Dans la relation, le soignant est souvent « impliqué » dans un processus émotionnel qui le confronte à lui-même. Cette implication est d’une importance telle que certains auteurs parlent « d’utilisation thérapeutique de soi ». De quelle nature est cette implication ? Quelles en sont les limites ? Comment l’institution soignante peut-elle accompagner cet engagement ?

Qu’est-ce qu’une émotion ?

Pr David Sander, Directeur du Centre suisse des sciences affectives (CISA Campus Biotech Université de Genève) et Directeur du Laboratoire d’étude de l’émotion et de l’expression des émotions Département de psychologie, Université de Genève.

Cette présentation vise à discuter de la nature de l’émotion, de ses fonctions et de ses bases cérébrales. Nous présenterons brièvement, pour référence, les principales définitions et classifications de l’émotion, ainsi que les trois théories actuelles majeures, en abordant plus particulièrement l’approche multi-componentielle des émotions (évaluation, expression, réponse du système nerveux périphérique, tendances à l’action et ressenti). Cela nous permettra de discuter aussi brièvement de l’articulation entre l’émotion et d’autres phénomènes affectifs tels que les motivations, humeurs et sentiments. Enfin, nous nous intéresserons aux effets positifs de l’émotion sur de nombreux mécanismes cognitifs tels que l’attention, la mémoire et la prise de décision.

L’empathie, remède ou poison professionnel ?

Christophe Pacific, cadre supérieur de santé, Dr en philosophie, coordonnateur de l’Espace éthique Tarn

Elle est, dit-on, la posture idéale proposée au soignant pour lui permettre de comprendre ce que ressent autrui. De là, une avalanche de définitions plus floues les unes que les autres se bousculent au portillon. Ma préférée : l’empathie c’est ressentir sans éprouver… Quelle imposture ! C’est typiquement une définition idiote et mal renseignée.

C’est ici que le côté sombre du concept transpire. Si l’on retient l’idée que l’empathie est une projection psychique de soi-même dans un objet extérieur, le soignant jouirait donc de sa propre compréhension du pathos du patient. Croyant comprendre de bonne foi ce qui agite le patient, le soignant s’auto-congratulerait avec la conviction de réaliser une connexion communicationnelle très professionnelle.

Le concept d’empathie pourrait alors avoir évolué vers la construction d’une illusion : celle du sentiment de cerner, de comprendre ce que ressent le patient en évacuant le risque de contre-transfert soignant qui pourrait le faire basculer dans une vraie émotion compassionnelle. L’intention d’empathie peut ainsi se révéler alors comme un masque que le soignant opposerait au patient en laissant penser à ce dernier qu’il est compris et entouré de bienveillance. Une empathie cognitive sans facette émotionnelle. Artifice et posture masturbatoire ? Parlons-en…

(1) Anne Perraut Soliveres

Pause

Visite de l’exposition

Quand les émotions influencent les choix cliniques

TABLE RONDE

L’empathie suppose un véritable travail émotionnel. Mais accueillir ses émotions et en prendre acte ne va pas de soi. L’injonction faite aux soignants de les « gérer » voire de se « blinder » pour faire preuve de professionnalisme s’oppose au travail d’élaboration collectif nécessaire à la clinique. En quoi consiste le travail émotionnel si particulier des soignants ?

S’il faut apprendre à « gérer » ses émotions, c’est qu’elles peuvent parfois faire passer la clinique et l’éthique au second plan. Le soignant n’entend alors plus la détresse du patient et se perd dans des réactions qui suscitent culpabilité et rejet.

Ces manifestations de transfert et de contre-transfert peuvent être élaborées grâce à un travail d’écoute et de régulation. Comment se décaler du symptôme et de ce qu’il suscite en nous ? Comment contenir les émotions négatives ? Comment accueillir les émotions du patient sans perdre pied ? Quelle place pour les analyses de pratique ?

Porter attention à « la vulnérabilité du monde intérieur » du soignant

Slimane Zerrouk, infirmier Unité pour malades difficiles (UMD), CH du Vinatier, DU de criminologie clinique

Plusieurs hospitalisations en UMD (Unité pour malade difficile), un comportement violent et agressif, des passages à l’acte récurrents… Un patient met en scène un vécu douloureux que les soignants doivent accueillir. Pour ne pas s’enfermer dans le piège de la répression et de la soumission, il leur faut au préalable repérer « ce que ça leur fait » d’être en relation avec ce patient. Ils pourraient ainsi plus facilement « servir la clinique » et comprendre les enjeux de l’interaction. L’impact émotionnel du transfert a des répercussions sur les processus de pensée des soignants. Damasio souligne que leurs décisions seraient reliées à la perception de leurs émotions et  sensations corporelles et suggère d’accorder plus d’attention à la « vulnérabilité de leur monde intérieur », pour augmenter leurs facultés de raisonnement. A partir d’une histoire clinique, nous allons interroger l’impact émotionnel de l’intersubjectivité.

Le travail émotionnel des soignants : dimensions collectives et partage social des émotions

Marc Loriol, sociologue, Directeur de Recherche au CNRS, IDHES Paris

Le concept de travail émotionnel a été forgé par la sociologue américaine Arlie Hochschild pour décrire le double effort fait par les salariés pour maitriser – dans le sens voulu par l’organisation qui les emploie ou valorisé par les règles de métiers – leurs propres émotions et éventuellement les émotions des personnes avec qui ils sont en contact (clients, usagers, subordonnées, etc.). Le travail émotionnel dans les soins semble encore insuffisamment reconnu malgré son importance pour la qualité des soins comme pour la santé mentale des soignants. Surtout, il est vu comme une question de compétence individuelle (la fameuse « compétence émotionnelle ») alors qu’il dépend largement de tout un travail collectif et informel, donc difficile à reconnaître, à valoriser à défendre dans le cas des réformes hospitalières menées depuis 15 ans.

Rencontre émotionnelle, transfert et identification projective

Prof. Philippe Rey-Bellet, directeur médical et Raymond Panchaud, PhD, directeur des soins Fondation de Nant, Corsier-sur-Vevey, Suisse

Avec certains patients particulièrement difficiles, il est parfois impossible de mettre en place un cadre de soin adapté. Les soignants sont alors désorientés et gagnés, voire débordés, par leurs émotions ce qui peut générer un sentiment d’impuissance et paralyser les processus thérapeutiques. Face à ces patients, l’institution psychiatrique doit être un medium malléable accueillant, à même de se laisser transformer à chaque rencontre. C’est en partant de ce vécu émotionnel dans le contre-transfert, les contre-attitudes que le processus thérapeutique peut évoluer, sans se figer dans une pratique dévitalisée. Il s’agit de travailler avec un tiers les mécanismes de défenses archaïques, dont notamment l’identification projective. La psychanalyse s’est enrichie de nouveaux concepts très adaptés à la compréhension et au pilotage des traitements institutionnels des patients les plus difficiles en offrant des possibilités de compréhension et de transformation des vécus émotionnels au cœur des relations soignantes.  Illustration au fil d’une histoire clinique.

Remise des Prix des Equipes Soignantes en Psychiatrie

Remise des Prix des équipes soignantes en psychiatrie 2020 aux trois équipes lauréates

Avec le soutien de la Fondation de France 

 

Pause déjeuner

 

 Déjeuner (lunch box)
Visite de l’exposition

 

L’accueil et la gestion du patient souffrant de schizophrénie au moment de la crise

Odile Amiot, psychiatre, EPSM Maison Blanche
Nicolas Jeais, infirmier, EPSM Maison Blanche

Symposium organisé avec le soutien des laboratoires Otsuka-Lundbeck

S’appuyer sur les émotions pour soigner

TABLE RONDE

Si on sait accueillir les émotions, elles mobilisent alors des savoirs qui peuvent être travaillés et enrichis. L’intelligence émotionnelle permet ainsi de les reconnaître, de les comprendre, de les accepter, de les exprimer et de les utiliser. Comment cultiver nos compétences émotionnelles et les déployer dans les soins ? Différentes réponses sont possibles :

– Avec la remédiation cognitive, le soignant peut « utiliser » ses propres émotions pour accompagner et favoriser le rétablissement des patients qui souffrent de troubles de la cognition sociale et décodent mal les émotions d’autrui.

– Les activités de médiation permettent également de jouer avec les émotions, de « faire comme si », de les apprivoiser. Transformés, ces ressentis deviennent acceptables et partageables. Ces émotions vécues au sein d’un groupe reposent sur la plasticité psychique du soignant, et sa capacité à partager ses émotions. Comment s’y autoriser ? Sur quelle part de soi s’appuyer ? Comment s’y prendre ?

Radio Pinpon, un « incubateur de confiance »…

Eric Lotterie, infirmier animateur de la webradio thérapeutique Radio Pinpon, Centre Hospitalier de Niort.

Comment toucher l’autre sans concéder l’être en retour ?  Infirmier en psychiatrie, je suis touché au quotidien par une multitude d’attentions, de messages, d’histoires qui me sont adressées. Les émotions sont au cœur du soin, j’en suis convaincu ! Elles signent le lien, attestent de la rencontre et ce n’est pas « planqué »  derrière un écran d’ordinateur que les soignants peuvent y parvenir. Mais prendre acte de ses émotions sans se laisser submerger ne va pas de soi. Pour bon nombre de soignants s’anesthésier, faire taire leurs émotions et éviter de s’exposer à celles des autres apparaît alors comme un pis-aller. On doit pourtant « s’y coller » si l’on prétend s’inscrire dans une dimension soignante !

Comment les émotions résonnent-elles en moi là, maintenant ?  Pourquoi ? Comment cet écho identificatoire vient-il me dire, ou plutôt me faire sentir qu’avec l’autre nous nous comprenons  ? Comment en tant que soignant je me « débrouille » avec ce vécu émotionnel ?

Les compétences émotionnelles au travail

Marcello Mortillaro, Ph.D., est psychologue, chercheur et responsable de la recherche appliquée au sein du Centre suisse des sciences affectives de l’Université de Genève.

Le rôle des émotions au travail est souvent sous-estimé. Par contre, les émotions ont un impact très conséquent sur notre performance. Exclure les émotions du travail n’est pas envisageable. La recherche démontre que si on arrive à les comprendre et les utiliser, c’est à dire avoir de meilleures compétences émotionnelles, nous pouvons avoir une vie personnelle et professionnelle plus satisfaisante.

Quand la remédiation cognitive fait des émotions un sujet de partage et de rencontre…

Baptiste Gaudelus, infirmier en pratique avancée en santé mentale et psychiatrie, Master sciences cliniques infirmières, CH le Vinatier, Lyon.

L’expérience clinique, et les études sur le case management, les interventions précoces dans les psychoses et le processus de rétablissement, semblent montrer qu’un réel engagement relationnel des professionnels favorise l’alliance thérapeutique, l’engagement dans les soins et, in fine, le rétablissement des usagers… Mais comment le soignant peut-il montrer son engagement dans la relation sans partage explicite et authentique de ses émotions ?

Par ailleurs, les troubles de la cognition sociale touchent un grand nombre de personnes souffrant de troubles psychiatriques sévères (schizophrénies, troubles bipolaires, troubles schizo-affectifs, troubles du spectre de l’autisme…), avec des conséquences importantes en termes d’intégration sociale et de handicap psychique.

Des programmes de remédiation cognitive peuvent améliorer les compétences de ces usagers sur la reconnaissance des émotions et leur donner l’occasion de « s’exercer » en situation réelle… L’occasion pour le soignant de « jouer le jeu » en exprimant authentiquement ses propres émotions à condition qu’il soit au clair avec son vécu émotionnel pour (éventuellement) l’expliciter et faire des émotions (les siennes et celles de l’usager) un sujet de partage et donc de rencontre.

Pause

Visite de l’exposition

 

Comment vivre ses émotions sans se laisser submerger ?

TABLE RONDE

Le réel des soins oblige parfois le professionnel à flirter avec ses limites émotionnelles. Comment alléger cette charge ? A-t-il suffisamment de disponibilité pour le faire ?

– Le soignant peut se focaliser sur la situation et la façon dont il la vit dans son corps. Le focusing met ainsi l’accent sur l’expérience vécue et ses significations.

– Parfois, comme lors de la pandémie de Covid-19, les approches classiques de gestion du stress s’avèrent insuffisantes. Il faut alors faire preuve d’imagination et proposer un soutien de proximité calé sur le rythme de l’équipe soignante. Etre là pour accompagner les émotions au moment opportun, jusque dans les couloirs des unités de soin…

 – L’émotion à la lumière du focusing  

Bernadette Lamboy, docteure en psychologie et directrice de l’Institut de Focusing d’Europe Francophone

Prendre du recul et ne pas se laisser envahir par ses émotions…oui mais comment ? La démarche du Focusing pourrait-elle nous aider ? Le Focusing (ou le centrage sur soi) est une approche initiée par Eugene Gendlin, psychologue humaniste proche collaborateur de Carl Rogers. Elle nous ramène au ressenti corporel global (appelé « sens corporel ») de la situation que nous vivons ou évoquons, pour en laisser émerger des réponses nouvelles plus ajustées. Le corps devient notre point d’ancrage et notre boussole intérieure.

En effet lorsque nous sommes stressés, en colère, tristes, contrariés, mal à l’aise ou heureux… nous le sentons dans notre corps. Le Focusing nous apprend à porter attention à ce ressenti corporel, à l’accueillir, à le décrire, puis à se porter à son écoute. Il va ainsi nous délivrer son message qui nous permettra d’aborder la situation sous un angle plus serein. Cette démarche sera dépliée à travers une situation concrète

Dire ses émotions au cœur de la tempête grâce aux  « écoutes de couloir » 

Jérémie Rey, psychologue, coordinateur CUMP 68, Consultation du Psychotraumatisme – CH Rouffach, Hervé Fuetterer, psychologue, coordinateur Unité de ressources et de soutien aux professionnels, Pôle de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent – GHR Mulhouse et Christine Schmidlin, infirmière CATTP Saint Louis, GHR Mulhouse

Mars 2020, le CHU de Mulhouse est saturé par l’afflux massif de patients atteints de Covid-19. La ville est marquée par le silence du confinement autant que par le bruit incessant des ambulances et des hélicoptères civils et militaires. La « crise Covid-19 », par sa typologie particulière, s’est immiscée dans les fondements même du soin et s’est infiltrée au coeur de la vie personnelle et familiale des soignants.

Souvent seuls et confrontés à des situations fortement anxiogènes (ennemi invisible, absence de protection efficace, non connaissance des facteurs de risque, menace de mort et de contamination…), et impuissants face à une charge de travail hors norme, difficile pour ces professionnels de ne pas s’enfermer dans une pratique mécanique, technique, « sans pensée ».

Dans ce contexte de tension émotionnelle intense un dispositif inédit « d’écoutes de couloir «  (binômes infirmier psychiatrique/psychologue) a été l’occasion d’aller à la rencontre de ces soignants confrontés à une incroyable diversité d’émotions et de sentiments. Evoquer son angoisse, ses peurs, parler de son travail, de son équipe, de ce qui fonctionne ou pas, c’est penser à nouveau l’action, donner la possibilité au sujet d’une mise en mots de ses comportements ou de ses conduites pour pouvoir se dégager de sa pratique quotidienne.

Il s’agit parfois de prendre un temps pour penser, s’autoriser à ressentir en présence d’un tiers bienveillant, pouvant contenir les affects douloureux ou agressifs. C’est aussi faire valider ses affects ou ses pensées par un tiers et éviter ainsi les moments où les pratiques professionnelles contradictoires pourraient devenir confusiogènes. C’est aussi prendre du recul avec un professionnel en capacité de « tenir » face à̀ l’évocation de la souffrance, voire de l’horreur

Ce dispositif de proximité va, à terme, s’inscrire durablement dans la politique de qualité de vie au travail et de gestion des risques de l’établissement pour déployer une véritable clinique du souci de l’autre.